De l’Origine du monde au Con d’ Irène . Quand les bonnes moeurs censurent

Outrage aux bonnes mœurs, appellation juridique de ce qui vaut à un artiste d’être censuré, voire même la séquestration de ses œuvres ou l’interdiction de la diffusion en public . Ainsi , l’illustre tableau de Gustave Courbert « l’origine du monde » peint en 1866, caché, recouvert d’une autre toile chez les collectionneurs privés ( dernier propriétaire le psychanalyste Jacques Lacan) , exposée en public seulement à partir de 1988- Musée d’Orsay depuis 1995.

Ortlan- Origine de la guerre

Source d’inspiration, en voici quelques exemples : Orlan en 1989  » Origine de la guerre » , plus récemment Alexandra Rubinstein et ses 2 versions  « origin of the world’s problem » et « origin of anxiety ».

Alexandra Rubinstein – origin of worlds’ problem
Alexandra Rubinstein – Origin of anxiety

Camouflées à l’abri des regards de tous, parfois détruites , certaines œuvres le sont aussi par leur propre créateur , un exemple de ce qui arrive à être sauvé et qui occasionne bien des déboires à celles ou ceux qui essaient de les sauver et de les diffuser :  4 feuillets rescapés d’un incendie, de mots brûlants à l’époque et des rebondissements, de l’amande à l’amende et à l’emprisonnement :  Le con d’Irène  d’ Aragon vous est conté .

Écrit en 1920 dans  un manuscrit  projet de “ La défense de l’infini “1500 pages qu’il a lui même brûlé et dont quelques feuillets avaient été sauvés par Nancy Cunard , riche américaine , amante de Louis .Publié sous compte d’auteur anonyme en 150 exemplaires en 1929 ( petit livre illustré de 5 eaux  fortes d’ André Masson) par Pascal Pia  imprimeur et féru de littératures  clandestines , circulant sous le manteau . Ce n’est qu’après la mort d’Aragon que ce petit chef d’œuvre de littérature classique française lui fut enfin attribué officiellement . 1982 : ouverture de l’accès aux archives d’ Aragon  livrant quelques pans à la bibliothèque Jacques Doucet. Puis, en 1989 , un maître de conférence français retrouve à Humanities research Center d’Austin  les fameux feuillets sauvés par la Texane  avec inscriptions “fragments Aragon 1827”.

2 dec 1993 , aux ventes aux enchères de Drouot est mise en vente un des 150 exemplaires, celui là même appartenant à Pascal Pia. En fin de livre apparaissent les épreuves corrigées de la main d’ Aragon .

Entre temps, Régine Desforges  ( écrivain, scénariste, réalisatrice, éditrice , militante ) , première éditrice française, en mars 1968 publie ‘une deuxième fois ‘Irene’, la première de Janvier 68 ayant été refusé pour absence d’auteur . On y ajoute donc le nom de’ Albert de Routisie ( édition L’or du temps) . 2 jours après sa parution, saisie des manuscrits et  condamnation pour outrage aux bonnes mœurs la prive de ses droits civiques pendant 5 ans .



Le con d’Irène- Louis Aragon : Extraits
 
« À moi les cascades les trombes les cyclones l’onyx le fond des miroirs le trou des prunelles le deuil la saleté la photographie les cafards le crime l’ébène le bétel les moutons de l’Afrique à face d’hommes la prêtraille à moi l’encre des seiches le cambouis les chiques les dents cariées les vents du nord la peste à moi l’ordure et la mélancolie la glu épaisse la paranoïa la peur à moi depuis les ténèbres sifflantes depuis les cavalcades d’incendies des villes de charbon et les tourbières et les exhalaisons puantes des chemins de fer dans les cités de briques tout ce qui ressemble au fard des nuits sans lune tout ce qui se déchire devant les yeux en taches en mouches en escarbilles en mirages de mort en hurlements en désespoir crachats de cachou crabes de réglisse rages résidus magiques muscats phoques or colloïdal puits sans fond. À moi le noir » […………]
Elle restait là des heures à me prodiguer le calme, les conseils, tout près, tout près de moi sans voir, je n’ai jamais su si elle voyait, sans voir dans mes prunelles tragiques la haine et le désir mêlés sanglants. Dans le silence et la quiétude mes yeux dansaient pour émouvoir. Une marée d’images y montaient, elle s’interposait peu à peu entre le monde et moi. Corps, corps corps de tous les gens à la ronde, mes mains clouées vous arrachaient vos vêtements, vous arrachaient les vêtements révélateurs de vos formes damnantes, arrachaient à la fois, écorchaient votre peau tentatrice et laissaient sur vos blancheurs et sur ma cornée de grandes traînées rouges  à mourir de la malle mort sans confesseur, de la mort divine et grondante qu’appelait sourdement ma chair bouleversée sur la rive impossible à quitter du plaisir, interdit à celui qui n’a plus l’usage de ses mains clouées de part et d’autre des cuisses inertes contre lesquelles dérisoirement se dresse énorme bonté du ciel suce, branle et baise !la queue prête à crever les murs et bandant aux étoiles . […]
Chap 8
Si petit et si grand ! C’est ici que tu es à ton aise, homme enfin digne de ton nom, c’est ici que tu te retrouves à l’échelle de tes désirs. Ce lieu, ne crains pas d’en approcher ta figure, et déjà ta langue, la bavarde, ne tient plus en place, ce lieu de délice et d’ombre, ce patio d’ardeur, dans ses limites nacrées, la belle image du pessimisme. Ô fente, fente humide et douce, cher abîme vertigineux.
C’est dans ce sillage humain que les navires enfin perdus, leur machinerie désormais inutilisable, revenant à l’enfance des voyages, dressent à un mât de fortune la voilure du désespoir. Entre les poils frisés comme la chair est belle sous cette broderie bien partagée par la hache amoureuse, amoureusement la peau apparaît pure, écumeuse, lactée. Et les plis joints d’abord des grandes lèvres bâillent. Charmantes lèvres, votre bouche est pareille à celle d’un visage qui se penche sur un dormeur, non pas transverse et parallèle à toutes les bouches du monde, mais fine et longue, et cruciale aux lèvres parleuses qui la tentent dans leur silence, prête à un long baiser ponctuel, lèvres adorables qui avez su donner aux baisers un sens nouveau et terrible, un sens à jamais perverti.
Que j’aime voir un con rebondir
Comme il se tend vers nos yeux, comme il bombe, attirant et gonflé, avec sa chevelure d’où sort, pareil aux trois déesses nues au-dessus des arbres du Mont Ida, l’éclat incomparable du ventre et des deux cuisses. Touchez mais touchez donc vous ne sauriez faire un meilleur emploi de vos mains. Touchez ce sourire voluptueux, dessinez de vos doigts l’hiatus ravissant. Là que vos deux paumes immobiles, vos phalanges éprises à cette courbe avancée se joignent vers le point le plus dur, le meilleur, qui soulève l’ogive sainte à son sommet, ô mon église.
Ne bougez plus, restez, et maintenant avec deux pouces caresseurs, profitez de la bonne volonté de cette enfant lassée, enfoncez, avec vos deux pouces caresseurs écartez doucement, plus doucement, les belles lèvres, avec vos deux pouces caresseurs, vos deux pouces. Et maintenant, salut à toi, palais rose, écrin pâle, alcôve un peu défaite par la joie grave de l’amour, vulve dans son ampleur à l’instant apparue. Sous le satin griffé de l’aurore, la couleur de l’été quand on ferme les yeux.
Ce n’est pas pour rien, ni hasard ni préméditation, mais par ce BONHEUR d’expression qui est pareil à la jouissance, à la chute, à l’abolition de l’être au milieu du foutre lâché, que ces petites sœurs des grandes lèvres ont reçu comme une bénédiction céleste le nom de nymphes qui leur va comme un gant. Nymphes au bord des vasques, au cœur des eaux jaillissantes, nymphes dont l’incarnat se joue à la margelle d’ombre, plus variables que le vent, à peine une ondulation gracieuse chez Irène, et chez mille autres mille effets découpés, déchirés, dentelles de l’amour, nymphes qui vous joignez sur un nœud de plaisir, et c’est le bouton adorable qui frémit du regard qui se pose sur lui, le bouton que j’effleure à peine que tout change. Et le ciel devient pur, et le corps est plus blanc. Manions-le, cet avertisseur d’incendie.
Déjà une fine sueur perle la chair à l’horizon de mes désirs. Déjà les caravanes du spasme apparaissent dans le lointain des sables. Ils ont marché, ces voyageurs, portant la poudre en poire, et les pacotilles dans des caisses aux clous rouillés, depuis les villes des terrasses et les longs chemins d’eaux qu’endiguent les docks noirs. Ils ont dépassé les montagnes. Les voici dans leurs manteaux rayés. Voyageurs, voyageurs, votre douce fatigue est pareille à la nuit. Les chameaux les suivent, porteurs de denrées. Le guide agite son bâton, et le simoun se lève de terre, Irène se souvient soudain de l’ouragan. Le mirage apparaît, et ses belles fontaines… Le mirage est assis tout nu dans le vent pur. Beau mirage membré comme un marteau-pilon. Beau mirage de l’homme entrant dans la moniche. Beau mirage de source et de fruits lourds fondant. Voici les voyageurs fous à frotter leurs lèvres. Irène est comme une arche au-dessus de la mer. Je n’ai pas bu depuis cent jours, et les soupirs me désaltèrent. Han, han. Ire appelle son amant. Son amant qui bande à distance. Han, han. Irène agonise et se tord. Il bande comme un dieu au-dessus de l’abîme. Elle bouge, il la fuit, elle bouge et se tend. Han. L’oasis se penche avec ses hautes palmes. Voyageurs vos burnous tournent dans les sablons. Irène à se briser halète. Il la contemple. Le con est embué par l’attente du vit. Sur le chott illusoire, une ombre de gazelle…
Enfer, que tes damnés se branlent, Irène a déchargé. […..]
Chapitre 6
« Poissons poissons c’est moi, je vous appelle : jolies mains agiles dans l’eau. Poissons vous ressemblez à la mythologie. Vos amours sont parfaites et vos ardeurs inexplicables. Vous ne vous approchez pas de vos femelles et vous voici l’enthousiasme à l’idée seule de la semence qui vous suit comme un fil, à l’idée du dépôt mystérieux que fit dans l’ombre des eaux luisantes une sourde exaltation muette, anonyme. Poissons vous n’échangez pas de lettres d’amour, vous trouvez vos désirs dans votre propre élégance. Souples masturbateur des deux sexes, poissons, je m’incline devant le vertige de vos sens. Plût au ciel, plût à la terre que j’eusse le pouvoir de sortir ainsi de moi-même. Que de crimes évités, que de drames repliés dans le trou du souffleur. Vos transports transparents, mort du Christ ah que je les envie. Chères divinités des profondeurs, je m’étire et je me démène si je pense un instant à l’instant de votre esprit où se forme la belle plante marine de la volupté dont les branches se ramifient dans vos êtres subtils, tandis que l’eau vibre autour de vos solitudes et fait entendre un chant de rides vers les rives. Poissons poissons, promptes images du plaisir, purs symboles des pollutions involontaires, je vous aime et je vous invoque, poissons pareils aux montgolfières. Jetez au creux de vos sillages un lest passionnel, signe de votre grandeur intellectuelle.Poissons poissons poissons poissons.Mais l’homme aussi fait parfois l’amour ».[…………….]
« Les mots ne lui font pas plus peur que les hommes, et comme eux ils lui font parfois plaisir. Elle ne s’en prive pas au milieu de la volupté. Ils sortent d’elle alors sans effort, dans leur violence. Ah, l’ordure qu’elle peut être. Elle s’échauffe, et son amant avec elle, d’un vocabulaire brûlant et ignoble. Elle se roule dans les mots comme dans une sueur. Elle rue, elle délire. Ça ne fait rien, c’est quelque chose, l’amour d’Irène ».[…..]

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